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Bienvenue dans le Carnet, ou comment avancer sans la carte

Pour ouvrir ce carnet : où j'en suis de ma réorientation vers la marionnette, ce que j'ai appris à préparer avant de fabriquer, et pourquoi on peut choisir un chemin sans en connaître la fin — surtout quand on ne…

Pour ouvrir ce carnet : où j’en suis de ma réorientation vers la marionnette, ce que j’ai appris à préparer avant de fabriquer, et pourquoi on peut choisir un chemin sans en connaître la fin — surtout quand on ne marche pas seul.

Je ne sais pas vraiment où ça mène. C’est sans doute la chose la plus honnête que je puisse écrire pour ouvrir ce carnet.

Depuis quelques années, j’apprends en autodidacte un métier qui n’était pas le mien. Je passe, doucement, de ce que je faisais avant à la marionnette. Porté un temps par un cadre qui m’a laissé le temps d’apprendre, par des stages chez des gens du métier, par des rencontres. Et au bout de ce chemin-là, il n’y a pas de certitude qui m’attend. Juste l’envie, et le pas suivant.

Il faut que je dise une chose, parce qu’elle m’a surpris : avant de fabriquer pour de bon, j’ai surtout préparé le terrain. Des outils, des formulaires, des manières de travailler. J’ai construit le sol avant de planter. Tellement, parfois, que le sol a un peu pris la place des graines.

Je ne le regrette pas — mais je crois savoir, maintenant, ce qu’il y avait dessous. Préparer autant, c’était aussi une façon de ne pas lâcher prise. De rester dans le mental plutôt que de passer à l’acte concret, le vrai. Un peu de peur, aussi : peur d’oser, peur d’être vu, du mal à faire confiance à ce que l’avenir réserve. Comme si tout ce terrain préparé allait me sauver des mauvaises surprises.

Mais y a-t-il vraiment de mauvaises surprises ? Il y en a à tous les coins de vie, de toute façon — qu’on planifie tout de façon un peu névrotique, ou qu’on y aille à l’arrache. On ne s’épargne rien en préparant ; on retarde, c’est tout. S’acclimater prend du temps. Développer la responsabilité, l’engagement, ça prend du temps aussi.

Au passage, j’ai découvert que j’aimais des choses que je croyais détester. La comptabilité, l’administratif, tout ce fatras qu’on traîne derrière soi quand on se lance. Ceux qui me connaissent souriront. Et pourtant : j’y trouve une logique qui m’apaise, et j’y apprends des choses qui me servent bien au-delà du métier.

Mais s’il y a une chose que je ne soupçonnais pas, c’est celle-là : on ne se lance pas seul. Je croyais ouvrir un atelier ; j’ouvre surtout des portes vers des gens. Des collègues, des artisans, des joueurs, qui ne sont pas avares de leur savoir — qui donnent leurs astuces, leurs tours de main, leurs erreurs mêmes, sans compter. Je leur en suis profondément reconnaissant.

Et ces rencontres ne sont pas seulement professionnelles. Elles me donnent matière à réfléchir, matière à m’ouvrir. Chaque personne croisée me fait découvrir un coin que je ne connaissais pas du petit vaste monde de la marionnette — petit, parce qu’on s’y reconnaît vite ; vaste, parce qu’on n’en finit jamais d’en explorer les recoins.

Il reste du travail, beaucoup. Mais j’ai cessé de le voir comme une montagne. Chaque pas est une avancée — pas forcément vers un sommet que j’aurais repéré, simplement un pas qui m’amène un nouveau collègue, un univers de plus, une manière de faire que je n’avais pas.

Ce que j’ai longtemps laissé de côté, c’est la spontanéité créatrice — celle qu’ont souvent les enfants, qui osent sans se demander si c’est bien. Moi, je ne me suis pas toujours autorisé à créer, à laisser sortir. Frileux devant le risque. Un peu poule mouillée, disons-le en souriant.

Mais ça change. Ça me demande du courage, et j’ai envie de le prendre — de l’apprivoiser, plutôt. Sortir de l’hibernation. Explorer des facettes longtemps retenues sous des airs de « normalité ». Je douterai toujours, je crois ; le doute ne me quittera pas. Mais prendre un peu confiance, c’est un travail aussi — un travail intérieur, humain, pas seulement professionnel.

On peut très bien marcher sans la carte, je crois — à condition de regarder l’inconnu non comme une menace, mais comme un espace encore vide, où il reste de la place pour le jeu.

Car c’est ça, au fond, que je cherche. J’ai longtemps eu des emplois qui me convenaient — de moins en moins, je le remarque. J’ai de plus en plus besoin de laisser sortir le fond de ma fantaisie. De gagner en légèreté. De faire de la place au rêve, au jeu, à un peu de lenteur — dans un monde qui, lui, va vite. C’est ce que je veux développer avec Das Fabularium : donner vie à des personnages qui, à leur tour, donnent du plaisir, et transmettent un peu de cette légèreté à ceux qui les regardent.

Je pars du principe qu’on apprend tout le temps, qu’on n’est jamais arrivé. Et que se lancer, c’est accepter d’être pleinement responsable — de ses réussites comme de ses échecs, des détours qu’on invente pour s’en sortir, des moments où il faut savoir lâcher prise. Je suis de toute façon plutôt du genre à prendre les chemins les moins fréquentés.

Alors voilà. Je remets ce projet au cœur de mes priorités. Je ne sais pas où l’aventure me mène — et c’est très bien ainsi. J’espère seulement faire de belles rencontres, travailler à de beaux projets, donner vie à des figures qui sèmeront un peu de jeu là où elles passeront. On verra où ça mène. Quelque part, sûrement, que je ne peux pas encore deviner — comme un visage qui dort dans un bloc de mousse pas encore taillé.

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